Conseils de François Hollande à Donald Trump

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J’ai lu dans Les Echos cette jolie lettre signée Jean-Marc Vittori.

Il imagine ce que François Hollande fhollande

pourrait écrire à Donald Trump.

Voici son article du 16 novembre 2016 :

A priori, tout sépare les présidents français et américain. Mais ils ont été élus de la même manière. Ils ignoraient tous les deux les rouages de l’exécutif à leur élection. Et tous deux croient aveuglément en la croissance. 

Cher Donald, dtrump

j’ai été attristé d’apprendre que vous n’aviez pas eu le temps d’écouter mon message de félicitations. Il était certes glacial, et en français, mais venait tout de même du plus vieil allié de l’Amérique. Je dois avouer que notre bref entretien téléphonique qui s’en est suivi ne m’a guère rasséréné. Je m’en voudrais que les relations entre nos deux grandes nations s’atrophient, au-delà des échanges entre vous et moi qui risquent de ne pas s’éterniser. Voilà pourquoi je reviens très vite vers vous avec « vigilance et franchise », comme je vous l’avais indiqué. Je vais donc être franc et direct : vous avez sans doute beaucoup à apprendre de mon expérience de président de la République française. Et je me permets de vous la faire partager, car le monde entier a sans nul doute beaucoup à gagner à la réussite de votre présidence. 

Ce message pourra vous paraître présomptueux, voire suspect. A première vue, nous sommes très différents l’un de l’autre. Vous êtes un entrepreneur milliardaire, fils de milliardaire, tandis que je suis un fils de médecin passé par l’ENA. J’incarne la technocratie et, au-delà, le « système » que vous rejetez si fort. Je n’ai pourtant épousé ni Ségolène ni Valérie ni Julie, tandis que vous vous êtes marié successivement avec Ivana, Marla et Melania. Vous êtes de droite, j’essaie d’être de gauche – j’avais d’ailleurs prédit la victoire de votre rivale, comme l’inversion de la courbe du chômage. Et pourtant, aussi surprenant que cela puisse vous paraître, nos itinéraires risquent de se ressembler.

D’abord, vous et moi n’avons pas gagné l’élection présidentielle. Ce sont nos adversaires qui l’ont perdue. Le mien, Nicolas Sarkozy, avait fatigué la France dans ses vaines gesticulations, lançant mille initiatives dans tous les sens sans laisser une seule grande œuvre. La vôtre, Hillary Clinton, était l’effigie parfaite de la méritocratie à l’américaine avec tous ses défauts : les paillettes, le mélange entre argent et pouvoir, l’inconscience de la souffrance populaire, les petits arrangements incessants avec la vérité – fût-ce une bronchite. Vous avez forgé une bonne partie de votre succès en brocardant votre adversaire. J’avais employé la même technique. Reste ensuite à gouverner. Pour reprendre une citation de Churchill que l’on entend dans votre entourage, « les problèmes de la victoire sont plus agréables que ceux de la défaite, mais ils ne sont pas moins difficiles ».

En appliquant naïvement le programme sur lequel je croyais avoir été élu, j’ai échoué.

Dans mon domaine de prédilection, la fiscalité, le matraquage n’a pas eu les effets que j’attendais. D’une certaine manière, ce sera plus facile pour vous. Comme Jacques Chirac en 1995, vous avez été élu en promettant tout et son contraire. Mais, malgré votre victoire, n’estimez pas avoir la moindre légitimité pour faire passer des mesures.

Ce qui m’amène à notre deuxième point commun : l’inexpérience du pouvoir. Bien sûr, j’ai été maire de Tulle, député pendant vingt ans, conseiller à l’Elysée. Et quand j’étais premier secrétaire du Parti socialiste, j’allais chaque semaine à Matignon voir le Premier ministre, Lionel Jospin, qui me racontait le pouvoir au quotidien. Et vous, vous avez dirigé de grandes entreprises, Elizabeth Trump & Son puis The Trump Organization. Mais, en arrivant à la Maison-Blanche, vous connaîtrez encore moins les rouages de l’exécutif que moi en m’installant à l’Elysée. Je puis vous le confier : c’est plus compliqué que je ne le pensais. Chez vous, ça doit être encore pire, même en connaissant par coeur les 155 épisodes de la série « The West Wing ».

Pour compenser cette faiblesse, j’avais pris des hommes d’expérience dans mon gouvernement, comme l’ancien Premier ministre Laurent Fabius et mon ami Michel Sapin. Vous avez visiblement pris la même route en choisissant comme secrétaire général de la Maison-Blanche Reince Priebus, un pilier du Parti républicain qui connaît comme sa poche le Capitole, et Paul Ryan, le président de la Chambre des représentants.

Cependant, cela ne suffira pas. Dans votre Constitution comme dans la mienne, le jeu de pouvoirs entre l’exécutif et le législatif est d’une infinie subtilité. Par exemple, en refusant au début de mon mandat de recevoir des députés en mon palais comme je m’y étais engagé lors de ma célèbre tirade « moi, président », j’ai démobilisé ma majorité. Mes ministres ont eu du mal à faire passer leurs projets à l’Assemblée. La grande loi que je voulais sur le travail a été vidée de sa substance. Votre démocratie parlementaire me semble encore plus complexe, avec des lobbies jouant un rôle majeur, renforcé par votre élection. N’oubliez jamais que votre capacité d’action passe par le Congrès, quel que soit tout le mal que vous pensez de ses élus.

Enfin, vous avez promis le doublement de la croissance. J’avais commis la même erreur. Dans mon programme, le volume du PIB devait progresser de plus de 10 % pendant mon mandat, alors que la hausse n’aura été que de 5 %. Sans faire de jeu de mots, j’ai trompé mes électeurs, qui m’en veulent. Je n’ai pas eu de bol, comme je l’ai dit à des journalistes. J’ai aussi sous-estimé le boulet de la dette, les faiblesses de l’industrie, l’atonie mondiale. Et surestimé les effets positifs de ma politique, si jamais il y en a. Alors que je n’ai cessé de prévoir la reprise de l’activité, la croissance trop molle a plombé mon mandat comme elle risque de plomber le vôtre. Votre pays va évidemment mieux, ou moins mal. Mais je vous en conjure, même si vous haïssez les experts, prenez cinq minutes sur les deux millions de votre mandat pour écouter les questions des économistes sur la productivité, qui est au cœur de la croissance. C’est un chantier majeur que j’ai négligé. Il est sans doute possible de stimuler davantage l’activité. Il est aussi urgent de réfléchir à un monde où la croissance n’est plus le passage obligé du bonheur des peuples.

En espérant que ces quelques conseils vous seront utiles.

Bien à vous,
François

Jean-Marc Vittori, Les Echos


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A propos Armelle Cadiou

Formatrice, Consultante et Coach je dispense des formations en entreprise, voir le site www.egea-formation.eu. Mes thèmes favoris sont la communication assertive, le management et le commercial.
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